Contenu Menu Aide et Accessibilité
Comme c'est le cas pour de nombreux évêchés français, l'origine du diocèse de Sées (Orne) se perd dans la légende et ne repose que sur des listes d'évêques pour le moins floues et contestables dans leur chronologie. Le premier d'entre eux semble avoir été un certain Latuinus, que l'on a situé aussi bien au ier qu'au ve siècle après Jésus-Christ, cette seconde hypothèse paraissant nettement plus plausible1. Ce n'est, en fait, qu'au vie siècle que l'on commence à percevoir les évêques de Sées, et encore sont-ils intitulés, dans les premières mentions, évêques d'Exmes2. Quel était alors l'aspect de la cathédrale ? Nous l'ignorons. Seul élément, sa titulature, Saint-Gervais-et-Saint-Protais, semble plaider en faveur d'une fondation assez ancienne. Située en Normandie, elle a sans doute souffert des invasions normandes, même si ce n'est qu'assez tardivement, en 878. Encore faut-il sans doute nuancer les récits d'une totale destruction de la cathédrale, l'évêque Hildebrand ayant pu y être enterré, en 9103. Une fois encore, les textes paraissent largement exagérer les exactions des Normands. Quoi qu'il en soit, et que la cathédrale de Sées ait été, en l'an mil, l'édifice mérovingien ou une reconstruction carolingienne, elle a apparemment été entièrement détruite au milieu du xie siècle, à la suite d'un incendie allumé par l'évêque lui-même. Yves de Bellême appartenait à une grande famille locale, et son élection au siège épiscopal avait marqué la reprise en main de la ville par cette famille4. Celle-ci était pleinement impliquée dans les guerres locales et, selon Orderic Vital5, certains de ses adversaires s'étaient réfugiés en 1048 dans la cathédrale. Pour les en faire sortir, l'évêque aurait mis le feu aux maisons voisines, l'incendie n'étant ensuite plus maîtrisé. Il aurait essayé tant bien que mal de la restaurer, mais, en 1049, les murs se seraient écroulés, l'obligeant, après avoir été admonesté par le pape, à parcourir le monde à la recherche de financements, se rendant d'abord chez les Normands de Sicile avant de pousser jusqu'à Constantinople, où l'empereur lui aurait remis un morceau de la Vraie Croix6. Dans quelle mesure ce récit est-il crédible ? Il est difficile de le dire, tant il semble compiler tous les éléments quasiment folkloriques des récits d'incendies d'églises et de leur reconstruction par le seigneur pénitent. Il paraît en revanche acquis que, au début de la seconde moitié du xie siècle, Yves de Bellême lança un projet de reconstruction de la cathédrale tellement ambitieux que, selon Guillaume de Jumièges, celle-ci n'était toujours pas achevée quarante ans plus tard. Et, effectivement, la dédicace n'eut lieu qu'en 1126. C'est l'archevêque de Rouen qui en fut chargé, et la cérémonie se serait faite en présence, outre de l'évêque de Sées, de ceux d'Angoulême, Angers, Chartres et Lisieux, et du comte de Normandie7. Cette seconde église ne nous est pas plus parvenue : elle fut reconstruite à la fin du xiiie siècle, le chevet, édifié en premier, étant à dater des années 1270-1285, du moins au vu des vitraux8.
Quelle fut la chronologie de la construction de la cathédrale romane de Sées ? Il est difficile de répondre, même si François Neveux s'y est essayé, proposant de placer une première campagne de travaux entre les années 1050 et 1087, et une seconde entre 1113 et 1126, les troubles agitant l'évêché et le duché de Normandie pendant la période intermédiaire ayant arrêté la construction9. S'il semble hors de doute qu'Yves de Bellême soit à son origine, la question est en fait de savoir si l'on peut utiliser la date de dédicace comme terminus ad quem pour la chronologie de cette construction. La qualité et le nombre des personnes qui y assistèrent nous incitent plutôt à penser que l'on a profité de la possibilité de les réunir en un seul lieu, mais qu'il n'est guère possible de déterminer si la cathédrale était alors achevée et, si tel était le cas, ce qui semble probable, si elle l'était depuis longtemps. Compte tenu des chapiteaux trouvés en fouilles par Victor Ruprich-Robert et aujourd'hui conservés au musée, nous tendrions plutôt à penser que le chantier ne s'est guère poursuivi après 1100 : ils sont d'un style assez fruste, et le travail en deux brins des entrelacs du chapiteau Cl. 19546 plaide en faveur d'une date dans les dernières décennies du xie siècle.
Le plan n'entre guère en contradiction avec ces remarques : au vu des fouilles de Victor Ruprich-Robert, la cathédrale, en effet, avait une nef à trois vaisseaux, prolongée par un transept fortement saillant et un chœur s'achevant par une chapelle d'axe10. Un tel plan peut être assez aisément rapproché de celui des deux grandes abbayes de Caen et défend plutôt la thèse d'une construction qui se serait déroulée sur les projets initiaux d'Yves de Bellême, sans interruption notable.
Chapiteau engagé à décor d'entrelacs
1. Pour la première hypothèse, Hector Marais et H. Beaudoin, Essai historique sur la cathédrale et le chapitre de Sées, Alençon, 1876, p. 1-12 ; pour la seconde, René Gobillot, La Cathédrale de Sées, Paris, 1937, p. 17.
2. François Neveux, « La ville de Sées du haut Moyen Âge à l’époque ducale », dans Anglo-Norman Studies, XVII Proceedings of the Battle Conference 1994, Christopher Harper-Bill éd., Woodbridge, 1995, p. 149.
3. René Gobillot, La Cathédrale de Sées, Paris, 1937, p. 18.
4. François Neveux, « La ville de Sées du haut Moyen Âge à l’époque ducale », dans Anglo-Norman Studies, XVII Proceedings of the Battle Conference 1994, Christopher Harper-Bill éd., Woodbridge, 1995, p. 151.
5. Dans une interpolation à Guillaume de Jumièges, Gesta normannorum ducum, Jean Marx (éd.), Rouen, 1914, p. 166.
6. Ibid., p. 168.
7. Hector Marais et Henri Beaudoin, Essai historique sur la cathédrale et le chapitre de Sées, Alençon, 1876, p. 61.
8. Meredith Parsons Lilich, « Les vitraux de la cathédrale de Sées à Los Angeles et dans d’autres musées américains », dans Annales de Normandie, t. 40, 1990, p. 151.
9. François Neveux, « La ville de Sées du haut Moyen Âge à l’époque ducale », dans Anglo-Norman Studies, XVII Proceedings of the Battle Conference 1994, Christopher Harper-Bill éd., Woodbridge, 1995, p. 154.
10. Plutôt que le chœur à déambulatoire et chapelles rayonnantes proposé par Hector Marais et Henri Beaudoin, Essai historique sur la cathédrale et le chapitre de Sées, Alençon, 1876, p. 47, sans véritables éléments pour appuyer cette déclaration.
Xavier Dectot
© Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2011 ; mise à jour : mai 2016